René de Weck

Journal de guerre

Un diplomate suisse à Bucarest (1939 -1945)

Édition critique établie par Simon Roth
Préface du Pr. Francis Python
Printemps 2001

Journal de la Deuxième guerre mondiale, puisqu’il commence et finit avec elle, il en accompagne les phases avec une lucidité rarement en défaut: Winston Churchill sera peut-être le Clemenceau de cette guerre (13 novembre 1939). L’Angleterre, désormais, reste notre seul espoir de salut… Et puis, il y a le général de Gaulle (21 juin 1940). Comment ne voient-ils pas qu’il s’agit d’une guerre mondiale ? (1er décembre 1940). La défaite de l’Allemagne, je persiste à la croire inévitable… (17 avril 1941).
Qui était ce patricien fribourgeois (1887-1950) inaugurant son journal dans la moiteur de l’été bucarestois de 1939 ? Un diplomate habitué aux arcanes de l’ancien Département politique, ministre plénipotentiaire de Suisse en Roumanie depuis 1933. Un écrivain également, -"homme de lettres fourvoyé dans la diplomatie", comme il aimait à se définir - tour à tour poète, critique au Mercure de France, romancier, et qui, malgré ses reproches véhéments adressés à Amiel, ne rechigne pas à l’analyse introspective. L’exercice d’écriture l’entraîne bientôt dans le tourbillon des événements tragiques et 1500 pages d’une calligraphie appliquée suffisent à peine à contenir les péripéties d’une guerre de six ans et les jugements d’un homme engagé.
Ce choix d’un journal intime nous procure un instrument rare dans l’historiographie diplomatique suisse. Sa publication se justifie également par la situation singulière où se trouve la légation de Bucarest, au cœur d’un pays bientôt enchaîné au destin de l’Axe. Ce journal représente avant tout un document lié aux enjeux politiques de cette Deuxième Guerre mondiale. Le ministre y porte un triple regard, avec un ton d’une rare intransigeance, sur les vicissitudes politiques de la Suisse, de la France et de la Roumanie.
Sur une trame faite de considérations stratégiques et de nouvelles du front, apparaît la vie d’un ambassadeur neutre, tout emplie de démarches officielles, de conciliabules, de bruits de coulisses. Homme ferme et habile, il parvient à se maintenir au milieu des révolutions de palais et des crises qui jalonnent cette période de l’histoire roumaine et à préserver les intérêts suisses: Le ravitaillement de la Suisse en pétrole roumain continue à être l’enjeu d’une guérilla quotidienne entre les Boches et nous (10 janvier 1942). La clarté de ses analyses, qui impressionne les Roumains, et son poids politique – l’Angleterre et les États-Unis, en guerre avec la Roumanie, ont chargé la Suisse de leurs intérêts – font de lui un remarquable propagandiste de la cause des Alliés. René de Weck est parvenu à atténuer les conséquences du ralliement à Hitler du gouvernement roumain; il a efficacement agi pour empêcher l’extermination des Juifs roumains. Son rôle et son témoignage sont d’ailleurs assez importants pour que ce Journal paraisse simultanément à Bucarest en traduction.
Cantonné par le poids de l’histoire nationale et de sa fonction dans une attitude un peu hiératique, le diplomate ne veut pas se contenter de rédiger des rapports politiques, ni même de jouer un rôle influent à Bucarest. Le besoin de porter un témoignage affranchi des convenances tenaille celui qui, en 1941, enrage de ne pouvoir crier tout haut et publier à la face du monde tout ce que je confie à ce carnet.